Retour sur la IX Biennale d’Architecture
par Nancy Leconte, 20 octobre 2015

Cap-Haitien. Source: http://img.over-blog-kiwi.com/0/74/39/56/20140121/ob_ebde46_cap-haitien-003.JPG
Nous sommes le 2 Octobre 2015 et 8:30 AM amorce le rassemblement des participants à cette première en Haïti: la biennale d’architecture, la IX de la FCAA, Fédération Caribéennes des Associations d’Architecture. Le thème du jour: “l’Espace Public : Une Architecture dans la Ville“. Je m’abstiendrai de relater l’événement déjà fait par l’architecte Christine Laraque (voir l’article IX FCAA Biennale Haïti: entre réseautage et expertise). Je me pencherai plutôt sur quelques réflexions provoquées sur l’état des lieux dans ce tiers de l’île.
Le premier conférencier, l’architecte Gerald Brun, se penche sur la place publique en Haïti, citant celle du Canapé-Vert récemment réhabilitée. En effet, le concept d’espace public ici nous ramène invariablement à celui de “l’espace détente” comme nous la connaissons. Mais en fait, tout espace aménagé dans le cadre de l’utilité publique – place, marché, rue et trottoir – est un espace public, chacun jouant un rôle bien défini dans l’enceinte de la ville.
Chez nous par contre, nous le retrouvons partout, même sur les ponts. Débordant des zones conçues pour, un envahissement de la place amplifie le désordre et fait retrancher l’habitant derrière le peu de moyen de protection dont il dispose. Nos invités Guadeloupéens n’en revenaient pas de voir autant de clôtures. Protection de son intimité ou protection contre l’environnement? Au final prévaut le chacun pour soi. Tout un autre débat.
Nous observons au quotidien un fourmillement incessant de piétons qui débordent sur la chaussée, de véhicules qui empiètent sur les trottoirs et de marchandes qui leurs font la guerre! “Lari pou yo, peron pou yo, mache pou yo tou” entendis-je aujourd’hui à la radio…
Le pourquoi de ce désordre s’éclaircit lorsque nous survolons l’historique de l’urbanisation en Haïti avec l’architecte Gary Lhérisson. Il faut croire que ce schéma chez nous n’est pas nouveau – arrêtons donc de pointer du doigt nos contemporains, si tentant cela soit-il. Pris dans les affres de l’après-guerre et de la conjoncture politique qui a suivi nous explique-t-il, l’urbanisation et le développement des villes ont longtemps traîné dans les agendas de nos dirigeants. Un peuple majoritairement rural, les places de la ville étaient conçues pour de petits nombres. L’urbanisation de nos villes, au-delà du tracé colonial, s’est créée plutôt au petit bonheur, avec un vrai effort lors de la 150e de notre indépendance, amenant de grands projets urbains dans les principaux centres du pays dont le Cap-Haïtien, Gonaïves, incluant le bicentenaire de Port au Prince qui commémorait l’événement de ce dernier.
“Mais pourtant elle tourne…” À partir des années 90 nous dit Lhérisson, une explosion de la population alliée à des conjonctures politiques et économiques provoquent une vague d’exode rural vers des villes dépourvues des infrastructures nécessaires pour les accueillir.
Passé en 25 ans de 23% à 55%1, la population urbanisée a transformé le paysage urbain, créant une tendance de villes qui se “ruralisent”. L’espace public implose, déborde de ses cadres pour envahir mêmes les espaces résiduels. On s’entend pour dire que la nature a horreur du vide.
Mais à l’autre bout de la planète, l’urbaniste Jérôme Chenal nous dit que la Suisse confronte la tendance contraire: comment attirer du monde sur des espaces conçus, mais désespérément vide? Quid des places de l’Arabie Saoudite enclavées par une ségrégation des genres qui les rend aussi désertes que le paysage qui l’entoure?
Je me pose la question: la ville universelle n’existant pas, entre ici et là-bas, où est le juste milieu? “La rue est l’expression de l’usage populaire”. Faut-il laisser faire l’urbanisme naturel du peuple comme on le voit à Canaan? Où faut-il plutôt penser à entreprendre les vastes travaux de Haussman pour refaire Paris? Récemment Port-au-Prince s’est vu doté du premier viaduc du pays. N’est-ce pas là un exemple de ce que Chenal dénomme une infrastructure non adaptée pour le symbolisme de la ville? Ce qui me fait penser à la ville de Santo-Domingo en république voisine, qui se targue d’un système ultra moderne de métro qui est loin de répondre au besoin pressant de déplacement et de réduction des bouchons des heures de pointe. Comme quoi, imiter aveuglement ne résout pas nécessairement le problème.
Non, imiter n’est pas toujours la réponse. Mais devant le constat des lieux, je me demande si je n’aurais pas préféré le problème d’ailleurs car je [et je parle pour beaucoup] ne me retrouve plus dans ces places publiques; j’en suis à éviter toute interaction piétonne inutile avec le bitume et je suis carrément exilée des marchés. Au-delà des soucis économiques, notre environnement urbain se charge de creuser insidieusement le fossé entre les nantis et les indigents. Déjà que ces “nantis” se voient de plus en plus glisser dans l’abîme des indigents. Mais ne divaguons pas.
La biennale d’architecture et son thème, l’Espace Public : Une Architecture dans la Ville, a soulevé plus de questions qu’elle n’en a répondues. Il y a-t-il jamais de réponses d’ailleurs lorsqu’on s’embarque sur de si vastes conjectures? À se dire que si la Suisse ne sait pas quoi faire, le saura-t-on nous? (Parce qu’il faut aussi compter avec nos multiples bidonvilles, ne l’oublions pas.) Mais elle est déjà une première démarche vers la recherche d’une définition et d’un semblant de réflexion visant à désamorcer le chaos de nos espaces, informels à leur comble. Bien sûr, vu que le 9:30 ici est plutôt 10:30, il faudrait peut-être se dire qu’on n’est plus très loin.
1 Les cahiers d’urbanisme du CIAT http://ciat.gouv.ht/sites/default/files/docs/LES%20CAHIERS%20DE%20L%27URBANISME.pdf
À propos de l’auteur:
Nancy Leconte est diplomée en Architecture de la PUCMM et détient un Master en Design Management de l’Université de Salford.
C’est un constat alarmant, de voir les gens font des trottoirs leurs marché public et les voitures se demandent aux riverains si elles passer dans les puisque eux leurs routes s’occupent par des marchandises.
Putherson, etudiant en Architecture UGOC